• BoJack Horseman, le bonheur et les nuances.

    En 2018, j’étais un étudiant éconduit par les masters de cinéma. Mauvais élève au lycée, mauvais élève à la fac, plein de rêves et riche de plein d’idées, j’ai cru pouvoir tenter des écoles en basant mes compétences sur ma vision et mes expériences professionnelles. Mais les portes sont restées fermées.
    Suite à une conversation avec un ami dans une situation similaire, j’ai décidé de partir le plus loin possible. Le plus loin possible, c’est la Nouvelle-Zélande. C’est pas le plus difficile d’accès, mais c’est le plus loin possible.
    J’y ai vécu aventures et ivresses, romances et trahisons, du vrai romanesque. Et un an plus tard, je suis revenu complètement changé et encore plus déboussolé. J’avais vécu l’un des plus beaux épisodes de ma vie, et il avait pris fin. Perdu entre mes quêtes d’épanouissement et la poursuite d’un bonheur idéalisé, inspiré par des représentations impersonnelles. J’ai remis en compte mon présent en basant mon avenir sur la nostalgie du passé. (wan t’es deep)

    Quelques années plus tard, une thérapie, une histoire d’amour toujours d’actualité (luv u boo) et un deuxième retour en France plus tard (Canada cette fois-ci), j’ai appris de mes erreurs. Je me suis écouté et j’ai été entendu par mes pairs, et conjointement on a réussi à trouver le début du chemin de l’épanouissement et celui de la patience.

    Du coup je vais parler un peu de la série, et à la fin vous ferez : « Haaaan, c’est pour ça l’intro ».
    Pendant mes années universitaires, un certain Bounous m’a conseillé cette série. Je ne l’ai pas regardée pendant des années, mais à force de citations faite de cette série par des personnalités publiques, j’y suis revenu. J’ai depuis rediscuté avec Bounous, qui dit n’avoir jamais regardé cette série. Un personnage complexe ce Bounous. Bref, j’ai adoré cette série.

    BoJack Horseman est une série d’animation réalisée par Raphael Bob-Waksberg et Lisa Hanawalt et produite par Netflix entre 2014 et 2020.

    Dans un monde où les humains et les animaux anthropomorphes vivent côte à côte, BoJack Horseman, un cheval acteur connu pour avoir joué dans une sitcom des années 90, Horsin’ Around (Galipettes en famille), vit à Hollywood. Après un passage à vide de 18 ans, il s’efforce de retrouver la célébrité dans un monde hypercompétitif.
    BoJack jongle entre une vie de débauche et des amis souvent encombrants. Ses problèmes d’addiction à la drogue, à l’alcool et au sexe lui causent de nombreux déboires et, malgré la célébrité, il demeure dépressif et s’enferme dans un cycle continuel d’autodestruction.

    Il est difficile d’aborder l’entièreté d’une série au vu des nombreuses aventures vécues par les personnages et de l’évolution de leurs pensées au fur et à mesure de ces expériences. Si, dans un premier temps, la série paraît être une simple série d’animation comique et faussement trash dans la lignée des Simpsons ou d’American Dad, comme on peut en trouver par dizaines sur Netflix ou d’autres catalogues de streaming, on se rend vite compte de la profondeur des sujets abordés.

    La série, qui reste dans un premier temps une critique du star-system américain et d’Hollywood, n’est que le marchepied de réflexions plus intenses. Les différents personnages étant très marqués, on peut rapidement se retrouver à s’identifier à l’un ou à l’autre et voir en certains un idéal, tout comme dans d’autres un contre-exemple de ce que l’on souhaite être.

    BoJack, en dépit de sa place centrale dans la série, n’est qu’un élément parmi d’autres dans la quête de réponses des différents personnages. Le suicide, la quête du bonheur, les liens d’amour ou d’amitié, mais aussi l’héritage familial et le passé d’un point de vue mémoriel et émotionnel sont les principaux thèmes abordés. Tout comme l’adoption, le corps et la sexualité en sont d’autres.

    Petit disclaimer : le mélange humains/animaux est souvent bizarre et parfois même dérangeant dans les relations interespèces, mais bon… vous avez grandi avec Disney. Ce n’est pas plus bizarre que La Belle et la Bête. Vous vous habituerez rapidement à voir une baleine présenter le journal télévisé et BoJack être en couple avec une chouette.

    Je vais tenter de rapidement décrire les cinq personnages centraux de la série pour mieux définir les sujets qu’ils incarnent et leurs différentes personnalités.

    BoJack est le héros. Sa mélancolie et sa nostalgie en font un personnage profondément déprimé et jamais satisfait, en quête d’un bonheur qu’il ne trouve pas car il ne sait pas le définir. Il se réfugie alors dans les excès et se retrouve souvent à être suffisant, râleur et complètement déconnecté de la réalité. C’est aussi un cheval.

    Todd, le colocataire de BoJack, est en fait un SDF complètement à l’ouest. Super créatif, il n’en demeure pas moins très nul pour pousser un projet à son aboutissement. Sa légèreté fait de lui un personnage rêveur et naïf souvent le souffre-douleur de BoJack, qui s’en sert pour asseoir une forme de supériorité malgré tout.

    Princess Carolyn est l’agent et ex-petite amie de BoJack. Elle tente par tous les moyens de faire réussir son catalogue de clients, quitte à jongler en permanence avec les fourberies. Elle est malgré tout très sensible et vit de nombreuses tristesses entre ses échecs professionnels, ses déboires amoureux et son envie d’être mère. C’est un chat au passage.

    Diane est la biographe de BoJack et la copine de Mr. Peanutbutter. Autrice sans beaucoup de succès, elle se laisse facilement entraîner par BoJack tant dans ses excès que dans ses réflexions sur sa condition et sa quête du bonheur. Elle trouve malgré tout une forme de joie dans sa liaison avec Mr. Peanutbutter, même si elle semble en permanence vouloir tout fuir.

    Mr. Peanutbutter est un acteur d’une série similaire à celle de BoJack mais qui aura reçu plus de succès. Il est festif, joyeux, et se perd facilement dans les projets et la réussite. Tout semble lui réussir, même s’il a souvent des difficultés à comprendre ou gérer sa relation avec Diane. Il est souvent aidé par le destin. Labrador ou Golden Retriever, telle est la question.

    Le système de décomposition de la réflexion à la mode universitaire a ses utilités, et j’ai quelques restes, alors on va se le faire en trois parties.

    C’EST DUR AUJOURD’HUI

    La série est un suivi des péripéties des cinq personnages. On apprendra à voir Todd monter des start-ups plutôt florissantes de façon complètement hasardeuse, Mr. Peanutbutter tenter d’être toujours plus successful presque par obstination sans se rendre compte de l’amour qu’on lui porte déjà, ou Diane vendre son talent à la baisse à des blogs lifestyle.

    Les personnages semble plutôt déçue de leurs situations respectives, avec un goût d’insatisfaction permanente. Les astres s’alignent mal et les choses ne vont jamais comme ils le veulent. Même si la réussite ou la richesse sont plutôt là, il semble que les personnages cherchent toujours le bonheur au mauvais endroit.

    Princess Carolyn, par exemple, passe son temps à chercher le succès et la réussite de son portefeuille d’acteurs, quitte à se plier en quatre et délaisser ses ambitions de stabilité amoureuse et de devenir mère.

    Et quand rien n’est jamais parfait, il semblerait que le problème soit souvent intérieur.

    BoJack est le personnage le plus touché par des symptômes dépressifs, tant dans ses comportements de lâcher-prise vis-à-vis de ses addictions que dans son incapacité à être stable et épanoui. Sa peur d’être oublié, lui qui n’existe que par sa célébrité vu le manque de qualité de ses projets, prend toute la place dans son quotidien, même s’il souhaiterait être invisible à de nombreuses reprises.

    Lui qui est toujours insatisfait des autres et de leurs actions reste souvent insatisfait de sa propre personne. C’est sous cette forme que naissent les paradoxes de BoJack ou de ses comparses.

    C’est quand même drôle de ne voir aucun psy dans la totalité de cette série, au vu des angoisses et de la mélancolie des différents personnages. Il ne me paraît pas compliqué de constater que la majorité des comportements toxiques des personnages sont dus à des traumatismes familiaux et à la reproduction des schémas nocifs qu’ils ont pu endurer plus jeunes.

    PARCE QU’HIER

    Il faut savoir qu’aucun des personnages de la série n’est originaire de Los Angeles, d’autant plus qu’ils sont majoritairement issus de milieux précaires. BoJack est le fils d’un écrivain raté et d’une bourgeoise endettée, Princess Carolyn le fruit d’une mère célibataire, Diane vient d’une famille de rednecks compliqués… bref, rien de très cool.

    Comment trouver sa place dans la Cité des Anges, d’autant plus à Hollywood, terre d’histoires, quand on n’est pas sûr de sa propre identité ?

    BoJack, par exemple, vient d’une famille qui n’a eu de cesse de lui répéter son incapacité à être bon en quoi que ce soit et l’inutilité de son existence. Il passe son temps à vouloir être perçu de la meilleure façon possible aux yeux des autres pour se prouver qu’il vaut quelque chose, principalement pour se le prouver à lui-même, au vu des atrocités que lui répétait sa mère enfant.

    Diane, quant à elle, vient d’une famille très masculine qui ne semble utiliser les livres que pour le feu ou pour caler la table, elle qui a fait de la littérature et du féminisme de grands sujets de réflexion. D’autant plus qu’elle est souvent renvoyée à des origines vietnamiennes dont elle ignore tout.

    Ces différentes questions identitaires, faites de manque de confiance en soi et de rôles à jouer, sont les bases de nombreuses mauvaises décisions prises par les personnages, entravant leurs relations, leurs boulots ou leur bonheur.

    Et puis la mélancolie se base aussi sur des réussites révolues : BoJack passe son temps à être renvoyé à une série dans laquelle il a joué il y a une dizaine d’années, Mr. Peanutbutter tout autant.

    Dans ma vie, j’ai eu affaire à une théorie dont j’étais l’inventeur et qui pourtant se retourne souvent contre moi : la DLC des exploits.
    Quand je réussis un projet, un exploit, ou que je sors d’une période de richesse quelconque, combien de temps ai-je pour profiter de ma réussite et me reposer ? Ma réussite sera acclamée par les autres, mais jusqu’à quand ? Et question connexe, ma réussite est elle définie par le regard des autres ?

    Comment BoJack peut-il trouver sa rédemption en arrêtant de se percevoir à travers l’acteur qu’il a été ? Suis-je cet homme sur la photo ou suis-je plutôt cet homme dans le miroir ? Comment incarner les deux ?

    MAIS DEMAIN ?

    Okay Bruce Springsteen, tu nous as bien fait bader avec ton harmonica. Mais on fait quoi maintenant avec nos traumas et notre dépression ?

    Déjà, on va voir un psy. Ils manquent de psys à Hollywood ? Mais surtout, on affronte notre passé et nos erreurs.

    BoJack n’est pas mauvais dans le fond, même s’il frôle des limites assez souvent. Il se rend compte de ses erreurs et a bien conscience de ses problèmes, voire de leurs sources, et il peut faire le bien quand il le souhaite vraiment. Todd a bien conscience qu’il est un traînard et tête en l’air, mais personne ne semble aussi engagé que lui quand il le faut, et Princess Carolyn comprend que son envie d’être maman est là pour recréer un lien perdu avec sa propre mère qu’elle a l’impression d’avoir abandonnée.

    En dépit de l’acceptation de sa propre identité, le chemin parcouru est aussi synonyme de tristesse, d’actes manqués et de trahisons. Alors que faire si ce n’est apprendre à vivre avec ses erreurs ?

    La quête de la réussite étant éternelle dans le métier d’acteur, on se rend vite compte que ce n’est pas sous cette forme que viendra le bonheur. Un personnage de producteur ose dire que le jour où il a reçu l’Oscar était « le jour le plus triste de sa vie ». L’accomplissement et l’épanouissement doivent passer par autre chose, dans un univers de paraître, que par la réussite populaire.

    Dans ce qui me paraît être le plus bel épisode de la série, l’épisode « sous-marin », BoJack se retrouve pris dans des pérégrinations chaplinesque dans un monde totalement muet car sous-marin. Au travers de ses déboires, il tente de se rabibocher avec Kelsey, une réalisatrice dont il est responsable de l’éviction d’une production passée.

    Il tente de résumer en quelques mots ses excuses et écrit :

    « Dans ce monde terrifiant, la seule chose que nous avons, ce sont les liens que nous créons. »

    Je crois que la série n’apporte pas la réponse à la quête du bonheur. Elle apporte un paquet de questions sur la réussite, les traumatismes, la dépression ou la gêne d’être soi-même aux yeux des autres. Elle apporte des chemins de réflexion à parcourir mais n’offre pas de solution au mal-être des personnages.

    Cela dit, elle rappelle l’importance de l’entourage : quand BoJack gaffe, il appelle son agent Princess Carolyn, se confie à Diane, se défoule sur Mr. Peanutbutter et rit avec Todd. Il n’est pas un personnage très sain, mais il peut compter sur les siens.

    En rentrant de Nouvelle-Zélande, j’étais patraque d’avoir perdu ma place. J’étais qui je voulais être là-bas, mais cette identité avait partiellement disparue. Pour moi tout avait changé, mais pour les gens que je retrouvais, rien de ce que je racontais n’était palpable.
    A et B ne sont plus ensemble, c’était ça leur révolution à eux. Le monde a tourné, mais les murs n’ont pas bougé. C’est avec patience que j’ai su m’entourer de personnes sur qui compter, à qui tendre la main ou accepter de parler de ce que je ressentais. De là peut venir une part de quiétude.

    Dans un second temps, il me parait important de revenir sur la question de l’épanouissement professionnel. La réussite de BoJack n’est qu’affaire de perception. Comme lui, j’ai souvent eu honte de mes moments d’instabilité ou de la DLC trop lointaine de mes exploits, mais mes défaites sont des réussites pour certains. Quand je parle de mon instabilité on me toise parfois, puis je parle de voyages passés et on m’envie. Mes emplois les plus rentables ne sont pas les plus exigeants ou les plus prenants. J’ai autant été un servant riche qu’un décideur pauvre. La réussite ne se définit que par notre propre épanouissement. Et on sera sûrement jugé quelle que soit notre place, alors bon… Faites ce que vous avez à faire, ça vous fera du bien sur le trajet et vous pourrez vous retourner en paix à 80 ans. Pas pire d’être sans le sou quand on est ivre de victoires personnelles.

    Comme BoJack, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre que le bonheur ne peut pas être permanent. Il n’existe que par une absence ponctuelle. Le monde se doit de réapprendre cette notion de nuance, je me dois de réapprendre cette notion de nuance. La réussite est une réussite par ses coups d’éclat, la richesse est plaisante quand elle permet de répondre à des envies, l’amour est beau quand on a pleuré, on aime parce qu’on a perdu. Le monde est fait de nuances, et c’est être libre que de comprendre que rien n’est permanent, même pas nous.

    Qu’il est long le chemin de la rédemption. Je n’en suis pas au bout, mais est-ce que la fin m’importe vraiment tant que le paysage me plaît ?

  • Retour en images sur le désordre annuel de La Plaine.

  • La playlist d’Avril

    Le printemps pointe le bout de son nez, la vie est douce avec ma belle, je chérie mes restes de mélancolie comme un vieux souvenir, c’est beau d’être sur le chemin de la paix.

    Voilà le petit cru du mois d’avril.

    Sugar Ray Robinson – Gizo Evoracci: Cet album est d’une quasi perfection étonnante

    PAS DU GENRE A GUINGUIN – Yvnnis: Vrai bon album, énergie, flow, textes, bounce, sacré talent

    Paris mais… – Abd Al Malik, Wallen: Parce que c’est un morceau par un sacré couple

    Maya – Simia: Pas très rock français habituellement, mais c’est cool comme vibe

    CLUBMASTER – Ino Casablanca: Le french Bad Bunny était la seule suite après le morceau précédent

    Le bruit et le silence – NeS: Un manifeste imposé avec tact et maitrise

    Hurt Me Soul – Lupe Fiasco: Parce que c’est un champion depuis toujours même sans les chiffres

    Dear Mr. Man – Prince: Il me faut du temps pour apprécier Prince, mais j’y viens doucement

    Picasso – Bigflo & Oli: J’ai jamais accroché, mais je sentais un changement chez eux, j’avais vu juste

    Amadurecer – Pedro Mizutani: C’est frauduleux comme son, tout est plus joli en brésilien

    Bebzelenayo – Abraham Afewerki: branchez vous rock érythréen, j’avoue c’est ultra niche

    U Gotta Love It – Nas: J’écoute cette tape depuis une dizaine d’années, c’est toujours aussi cool

    Chambre avec vue – Henri Salvador: Bisous Papy Michel

    ロマンス – 鈴木 弘: (Romance – Hiroshi Suzuki) Branchez vous jazz japonais, je le reledit

    Cosmonaute père & fils – Arthur H: Le voyage est une drogue fillialement transmissible

    Allez bisous, prenez soin de vous et de vos écoutilles.

  • Partir un jour et les comédies musicales.

    As far as I remember, j’ai toujours adoré les comédies musicales. Je pense que la première que j’ai pu voir doit être Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. J’avais 7 ans et j’étais obsédé par les forains et leur liberté, parMonsieur Maxence et son amour rêvé, par Monsieur Dame et son amour perdu et surtout par Monsieur Gene Kelly, la classe incarnée et en français dans le texte. « Tiens c’est un sol mineur ?« 

    Monsieur Gene Kelly pour Chantons sous la pluie (Stanley Donen/Gene Kelly, 1952)

    Alors oui, j’ai dû croiser quelques comédies musicales avant cela : les Disney et leurs chansons cultes pourraient en quelque sorte en faire partie, eux et tous les dessins animés des années 70 à 2000. D’autant plus qu’avec le recul, on se rend compte que les chansons étaient interprétées par de grands artistes de l’époque. Tu m’étonnes que j’étais fan de Tarzan avec ses chansons interprétées par Phil Collins, toujours en français dans le texte ! Mais aussi les vieux classiques datant des balbutiements du cinéma parlant, d’un Chaplin se moquant du cinéma parlant dans Les Temps modernes ou encore Laurel et Hardy poussant la chansonnette dès qu’ils le pouvaient.

    Avec le temps, j’ai pu découvrir le genre sous d’autres formes : des films chantés comme Les Parapluies de Cherbourg, aussi de Jacques Demy (1964), où les gens ne poussent pas la chansonnette mais chantent en parlant, très chelou au début. Mais aussi sous d’autres genres avec le très bon Sweeney Todd de Tim Burton (2008), comédie musicale d’horreur au style sombre et angoissant. J’ai adoré West Side Story (Jerome Robbins/Robert Wise, 1961), j’ai adoré Moulin Rouge (Baz Luhrmann, 2001) et dernièrement j’ai adoré Sinners (Ryan Coogler, 2025).

    La meilleure scène de Sinners ?

    Partir un jour est une comédie musicale réalisée en 2025 par Amélie Bonnin. Elle met en scène Juliette Armanet dans le rôle de Cécile, cheffe étoilée qui, suite à des problèmes de santé de son père joué par François Rollin, doit repartir dans son village d’enfance. Elle se devra de porter la main à la pâte dans le restaurant familial tenu par son père et sa mère, jouée par Dominique Blanc, tout en évitant les charmes de son amour d’enfance Raphaël, joué par Bastien Bouillon. Le film est l’adaptation du court métrage du même nom, réalisé aussi par Amélie Bonnin en 2021.

    Le film est super, sincèrement. Il a la particularité de reprendre des chansons déjà existantes de la chanson française et de la pop française, contrairement à d’autres comédies musicales avec des chansons originales, mais cela reste super efficace. Bastien Bouillon qui se pavane sur Ces soirées-là de Yannick ou François Rollin qui pèle ses patates sur Mourir sur scène de Dalida, c’est beau et ça marche vraiment bien. Le film est plutôt accessible au vu du sujet traité : le coup du “retour au pays après la réussite et le déni du passé”, c’est un peu cliché mais ça marche toujours bien, et Amélie Bonnin est plutôt juste dans sa mise en scène. Il semblerait qu’elle raconte un peu sa propre histoire au détour de quelques plis du scénario.

    Cela dit, on n’en demande pas plus à Juliette Armanet qui joue simplement son rôle, mais surtout à tous les seconds rôles qui tiennent autant le film que les meilleures chansons du film ! Le catalogue de chansons est mi pop, mi variété française et c’est cool de voir K-Maro côtoyer Céline Dion (dingue l’importance des Québécois dans la chanson française). D’autant plus que les acteurs chantent avec leurs vraies voix, ce n’est pas du playback, et ça c’est cool, c’est cool parce que c’est un peu maladroit et ça ne se prend pas au sérieux.

    Bastien Bouillon sous K-Marisme

    D’où ma question : pourquoi tant de personnes détestent les comédies musicales ?

    Quand La La Land (Damien Chazelle) est sorti en 2016, je me souviens que malgré le succès, un paquet de gens ne voulaient pas aller le voir parce que le film était vendu grossièrement comme une comédie musicale. Ces mêmes gens qui, pourtant, connaissaient par cœur les classiques du Roi Lion ou des Aristochats ! Alors oui, quelques comédies musicales sont sincèrement un peu gênantes, et Benjamin Siksou dans Toi, moi et les autres (Audrey Estrougo, 2011) ne fait pas rêver les foules, mais Ryan Gosling qui sifflote son amour mélancolique dans La La Land, c’est vraiment exceptionnel !

    Beaucoup trouvent que la chanson fait sortir de la narration, que passer d’un texte à une parole chantée rompt avec la continuité de l’histoire car elle rend la scène moins crédible. Pour autant, le tango de Roxanne dans Moulin Rouge est d’une justesse parfaite pour illustrer le drame du choix qu’a à faire le personnage de Nicole Kidman ! Alors oui, voir Zendaya et Timothée Chalamet se mettre à pousser la chansonnette dans Dune (Denis Villeneuve, 2021) ne serait pas à propos, mais pourtant ça marche dans de nombreux films bollywoodiens et personne ne se plaint de voir une chanson entre deux situations amoureuses houleuses. Il semblerait qu’après tout, le genre plaise toujours autant : il n’y a qu’à voir le succès planétaire de Mamma Mia! (Phyllida Lloyd, 2008) ou récemment de Wicked 1 et 2 (Jon Chu, 2024-25).

    Toujours un grec dans l’équation, pas vrai George Chakiris ?

    Tout comme le cinéma gore d’un Tarantino, tout comme le cinéma épique de Peter Jackson, la comédie musicale est un genre parmi d’autres au cinéma et il est loin d’être le pire. Moi, ce que j’aimerais, c’est avoir une petite machine qui me permettrait de transformer des films “lambdas” parlés en comédies musicales. Voir Marlon Brando susurrer une offre qu’on ne pourrait refuser dans Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) ou voir les Ocean’s Eleven (Steven Soderbergh, 2001) braquer des casinos en chantant à tue-tête, avouez ça serait rigolo.

    En tout cas, Partir un jour est super, les comédies musicales c’est super, les aigris du cinéma c’est trop nul. Je vous laisse avec ma machine à transformer les films, et je vous dis à très vite.

    PS : bravo à Amélie Bonnin pour son film, on voit bien qu’on a droit à d’autres sujets et sensibilités tout aussi pertinentes quand on a des femmes à la réalisation. J’espère que les 0,000000001 % de producteurs qui liront cet article s’en souviendront.

  • Les derniers films en date

    J’ai pas eu le temps ou l’envie d’écrire un article la semaine dernière alors je me permets de parler de quelques films que j’ai vu dernièrement sans en faire un sujet en particulier.

    Man on Fire de Tony Scott (2004)

    Cité par ma maman comme le film qui lui a révélé Denzel Washington (j’ai dû confondre au vu du film), c’est un film d’action aux motifs habituels : un vétéran mélancolique et torturé se voit confier une enfant. Cette dernière est enlevée et il fera tout pour la sauver. C’est du facile, on remarquera la présence de quelques bons acteurs secondaires en les personnes de Christopher Walken ou Mickey Rourke, ou, parce que c’est rigolo, Marc Anthony. Le film est éreintant pour la rétine, entre les plans qui s’enchaînent sans arrêt, les flous et les zooms qui saccadent l’histoire et le matériel habituel des films d’action (explosions, fusillades et violence gratuite), c’est dur. Honnêtement, ce n’est pas un grand film mais Denzel tient bon comme à son habitude. J’ai revu des extraits de Flight de Robert Zemeckis (2012), ne serait-ce pas son meilleur rôle ?

    200 mètres de Ameen Nayfeh (2020)

    Vu dans le cadre de la 12e édition du Festival de Cinéma Palestinien de Toulouse, 200 mètres est une comédie dramatique assez simple et efficace sur la division des territoires palestiniens. Un homme voit sa famille située à 200 mètres de l’autre côté du mur de séparation. Il fait les allers-retours tous les jours pour voir les siens jusqu’au jour où son visa de passage est révoqué, il doit donc faire le tour du mur grâce à des passeurs peu professionnels. La situation permet de poser un regard sur la situation ubuesque des checkpoints et des travailleurs frontaliers, mais aussi sur les différentes populations palestiniennes qui occuperont le véhicule des passeurs. L’acteur principal étant le très sympathique Ali Suliman, vu dans L’Attentat de Ziad Doueiri (2012) ou la série Jack Ryan de Carlton Cuse et Graham Rolland (2018-2023). Bref, un bon film de médiation pour faire comprendre une des nombreuses situations que peuvent rencontrer les populations palestiniennes.

    Banlieusards 3 de Kery James et Leïla Sy (2026)

    La série de films Banlieusards a toujours été très particulière, les sujets étant très clichés, les interprétations souvent douteuses et la réalisation maladroite. Cela dit, malgré les grands bémols des deux premiers opus, le 3e est plutôt réussi. Il aborde les thèmes de la santé mentale, des conflits entre les jeunes rappeurs émergents oscillant entre deux mondes, et réussit à faire bien jouer Lacrim, sincèrement le dernier point était sûrement le plus étonnant. Je ne recommande pas ce film pour autant mais j’ai été surpris par ce 3e et dernier volet. Kery James réussit à rester un curieux personnage malgré toutes ces années.

    Nitram de Justin Kurzel (2021)

    Le sketch Gun Control de l’humoriste australien Jim Jefferies parlait rapidement d’un événement tragique arrivé en Australie en 1996 ayant permis la régulation du port d’armes en Australie. Par hasard, j’ai trouvé Nitram dans les bacs de la médiathèque. Le film met en scène Nitram, un jeune Australien un peu touché par la grâce qui, par un concours de circonstances, se retrouve riche et seul avec ses démons, ce qui le mènera lentement vers une folie plus violente. Le film est plutôt lent et traite de façon intelligente les descentes aux enfers des tueurs de masse sans rentrer dans le voyeurisme des derniers instants. Nitram est incarné par Caleb Landry Jones, excellent acteur déjà vu dans Get Out de Jordan Peele (2017) ou Three Billboards de Martin McDonagh (2017), et on relèvera le talent de Judy Davis qui joue la mère froide et dégoûtante avec brio. Essie Davis (aucun lien de parenté avec Judy) est tout autant percutante dans ses moues d’une douce folie. J’ai toujours aimé les films qui mettaient en scène des « fous », les films d’Alan Parker étant sûrement les plus parlants, mais Nitram reste un sacré morceau en matière d’incarnation de l’instabilité mentale.

    In the Manosphere de Louis Theroux (2026)

    J’ai découvert Louis Theroux dernièrement, c’est rigolo. Il va falloir que je creuse un peu, même si en France on a déjà l’émission Strip-Tease qui est iconique dans ce même style sans aucun commentaire superflu. La magie du montage. Bref, Louis Theroux chez les mascus, au final, il semblerait qu’ils aient juste tous vécu sans figures paternelles, tout vient de l’enfance disent certains psys. C’est affreux mais rigolo. Et c’est interessant de voir Louis « coincé » par les systèmes de livestream durant ses tournages. Le football il a changé.

    Barbès, Little Algérie d’Hassan Guerra (2024)

    Barbès, pendant le confinement/ramadan. Malek, incarné par le rappeur Sofiane, voit son neveu s’incruster chez lui malgré les précédents familiaux. C’est franchement pas mal, et ça trouve bien son équilibre dans la mise en scène de la double culture de Barbès et des binationaux. Un peu d’église, un peu de mosquée, un peu de chorba, un peu de Sacré-Cœur. Ça donne aussi à voir un petit trombinoscope des identités de Barbès, des tchatcheurs tchatcheurs facilitateurs de démarches administratives aux dealers pas gays mais qui se font des bisous après minuit. Sofiane joue simplement, sans fioritures, sans excès de colère, et franchement c’est un plutôt bon rôle, avec un plutôt bon jeu. C’est pas encore les Oscars mais c’est mieux que le remake du Salaire de la peur (Julien Leclercq, 2024).

    Voilà, j’ai vu plein d’autres films mais cela devrait suffire à vider ma pensée. Prenez soin de vous, et vive la France rouge.

  • Chien 51 (Cédric Jimenez, 2025)

    Comment parler de l’adaptation d’un livre en film sans tomber dans le point par point ? C’est facile avec Chien 51, il n’y a rien de commun entre les deux oeuvres.

    Chien 51 de Laurent Gaudé est un très bon livre d’anticipation. Une critique prenante de la puissance des entreprises face à l’humain et même aux nations. Une critique de l’avidité et de la tyrannie des super-riches et de leurs envies de sécularisation des sociétés.

    Autrefois, Zem Sparak fut, dans sa Grèce natale, un étudiant engagé, un militant de la liberté. Mais le pays, en faillite, a fini par être vendu au plus offrant, malgré l’insurrection. Et dans le sang de la répression massive qui s’est abattue sur le peuple révolté, Zem Sparak, fidèle à la promesse de toujours faire passer la vie avant la politique, a trahi. Au prix de sa honte et d’un adieu à sa nation, il s’est engagé comme supplétif à la sécurité dans la mégalopole du futur. Désormais, il y est “chien”, c’est-à-dire flic, et il opère dans la zone 3, la plus misérable, la plus polluée de cette Cité régie par GoldTex, fleuron d’un post-libéralisme hyperconnecté et coercitif. Mais, au détour d’une enquête, le passé va venir à sa rencontre.

    Le livre est percutant. Il amène finement les révélations sur le passé de Zem, le personnage principal, et réussi, sous forme de flashs, à nous montrer des images d’archives d’un monde qui pourrait être le nôtre. Sa relation avec la policière de la zone 2 est conflictuelle mais reste intéressante dans les tensions puis la romance. Et la critique du système de zones et de la politique de GoldTex, malgré ses similarités avec de nombreuses œuvres du même acabit, d’Elysium (Neil Blomkamp, 2013) à Hunger Games (Gary Ross, 2012), reste efficace. Bref, le livre est super et il était un livre non pas facile, mais intéressant à adapter au cinéma.

    Pourtant, l’adaptation de Cédric Jimenez est un fiasco, tant dans sa capacité à mal se réapproprier l’œuvre que dans le film en tant qu’entité propre, indépendamment du fait qu’il soit une adaptation. Le film se détourne complètement de l’histoire originelle et s’intéresse à tout autre chose, qui ne semble paraître que plus digeste pour la masse.

    Dans un Paris futuriste, deux policiers que tout oppose doivent faire équipe pour retrouver le meurtrier de l’inventeur d’Alma, une intelligence artificielle qui surveille la population. Deux solitudes aux parcours chaotiques, projetées ensemble, à cent à l’heure, contre un adversaire inattendu.

    Comme vous pouvez le voir, il n’existe que très peu de traits communs entre ces deux œuvres, simplement en comparant les deux résumés. L’idée de comparer point par point les deux œuvres ne serait que fastidieuse et peu lisible. Il semblerait d’autant plus que le réalisateur ait lui-même assumé avoir changé l’entièreté de la trame du livre pour n’en garder que l’univers. Réadapter la mégalopole du livre pour la transposer en un « Paris zonifié et hyperconnecté » ne fait pas vraiment rêver. L’organisation des JO de 2024 ayant des stratégies sécuritaires tout autant similaires !

    La nouvelle intrigue du film à propos d’une IA anticipant les crimes n’est pas non plus une grande invention scénaristique : on rappelle que Minority Report (Steven Spielberg, 2002) est sorti en 2002 et qu’il n’est pas vraiment un film de niche. D’autant plus que ce type de scénario n’est pas forcément transposable uniquement à la mode futuriste : on compte pléthore de voyants anticipant les crimes de l’un ou l’autre dans quantité de films.

    C’est l’futur r’gad, y z’ont des p’tits pistolets !

    Toute la partie grecque du roman, qui donnait du background au personnage de Zem et faisait apparaître la volonté écrasante des super-firmes, disparaît. Ses combats militants avec elle. La mélancolie et la fatigue du personnage n’ont plus aucun fond. Et d’un homme qui s’est trahi et qui a plié devant le système, on se retrouve devant un Gilles Lellouche fatigué par son travail de flic de la BAC dans une zone supposément défavorisée. Ça ne vous rappelle pas un truc ?

    C’est là un gros problème du film. Gilles Lellouche n’est qu’un « baqueux » de Vitry quand Adèle est une policière du 16e. Entourés par les drones et l’algorithme anticipatif de l’IA judiciaire, on les retrouve à errer dans une enquête sans fond ni substance.

    Le choix des différents acteurs est tout autant parlant : le film tente de faire venir des acteurs qui ne semblent pas avoir ou trouver leur place dans un film qui ne leur correspond pas vraiment. La société de production Chi-Fou-Mi est coutumière des succès et sait faire venir le public par certains choix de production. Mais voir Artus en commissaire de police à cran, ou Romain Duris en ministre de l’Intérieur tout froid, ne donne pas plus de cachet au film, au contraire. Je tiens à souligner la présence de Lala &ce, rappeuse émérite, dont les premiers pas au cinéma ne sont pas anthologiques mais plutôt bien réussis pour le peu de tirades qu’on lui laisse. Thomas Bangalter, des Daft Punk, fait un coucou avant de prendre une balle ; on pourrait s’en passer mais il semble être partout. Lui qui a passé 25 ans à se cacher, on le croise partout ces temps-ci.

    Laurent Gaudé devant le massacre de son livre

    Autre vrai problème, à débattre cela dit : la romance entre le personnage de Zem et celui de Salia incarnée par Adèle Exarchopoulos. Le film sous-entend le début d’une petite relation amoureuse, mais sincèrement, au vu de la relation filiale des acteurs hors caméra, on ne veut pas assister à ça ! Gilles Lellouche, sexagénaire trapu et réalisateur de L’Amour ouf (2024), qui bécote Adèle Exarchopoulos, personnage de L’Amour ouf et conjointe de François Civil, autre personnage du même film ? Tout le monde est très au fait de la dimension extra-personnelle et détournée du jeu d’acteur, mais là c’est un peu bizarre. C’est un problème avec la sur-présence des acteurs ainsi que leur sur-médiatisation : on se perd entre leur réalité et leurs personnages. Bon, ça n’arrive pas dans le film, et on est ravis de ne pas le voir !

    Alors qu’est-ce qui flanche vraiment ?

    Station de métro Gèze à Marseille (C’est pas une blague)

    Parce qu’un scénario qui ne suit rien de l’œuvre originale, ce n’est pas si grave. Des acteurs bons mais mal placés, ce n’est pas si grave non plus. Le problème, c’est que l’univers est nul. On n’y croit pas ! La zone 3, qui est censée être une zone ultra défavorisée, est juste un dimanche aux puces de Marseille (lieu du tournage au passage), entre graffitis et étals de vendeurs à la sauvette. On est quand même loin de la fracture sociale ouverte et purulente annoncée à la base. La zone 2, c’est La Défense, avec un peu plus de buildings et un paquet de techniciens de surface vu la blancheur des murs et des dents. Et la zone 1, on ne sait pas trop : on suppose un quartier gouvernemental ; on en voit juste un bout d’intérieur de maison. Ça semble être très bourgeois, mais on connaît Paris, et l’Île de la Cité ne fait plus vraiment rêver.

    Les effets visuels voulant rendre l’univers super connecté et en réalité augmentée ne sont pas très impressionnants, et ce n’est pas deux drones et un karaoké immersif qui changeront la donne (pourquoi cette scène ?). Prendre des éléments déjà existants de notre monde et les rendre un peu plus cools, ce n’est pas cool justement. Il est difficile d’impressionner le spectateur avec une oreillette sans fil, un bracelet connecté ou un écran tactile : il a sans doute croisé au moins deux des trois éléments dans la salle d’attente du cinéma où il regarde ce film. Et si les grands méchants du film sont les drones, alors c’est que les scénaristes n’ont pas branché leur télévision depuis le début de la guerre en Ukraine : on vit déjà cette époque.

    Je m’en remet pas

    La comparaison avec Les Fils de l’homme (Afonso Cuaron, 2006) me paraît intéressante. L’histoire n’a rien à voir mais le film est super efficace sur les décors et la question futuriste. Les gens prennent toujours leur café dans un coffee shop, mais on a quelques éléments de détail hyper futuristes que l’on ne comprend pas (ex : le jeu vidéo du neveu de Théo). On n’a pas besoin de comprendre ce que c’est : c’est futuriste, c’est cool ! Les décors aussi sont efficaces pour montrer la chute de la société : il ne suffit pas de peindre les murs avec des graffitis habituels. Les slogans militants doivent être légion. On voit bien qu’en Palestine ou en Ukraine on ne s’amuse pas à dessiner son nom mais plutôt à dénoncer un propos. D’autant plus avec la présence dans le film d’un mouvement « terroriste » anti-gouvernemental. Bref : mettez-moi une teinte jaunâtre sur l’optique, écrivez « mort au roi » sur un mur, virez-moi ces deux vendeurs de tours Eiffel et remettez-moi les pluies acides du bouquin.

    Petite digression aussi sur les émeutes au cinéma : en 2023 est sorti Athena (Romain Gavras), un film incroyable en termes de réalisation, de mise en scène, de son et de pyrotechnie. Branchez-vous plus sur ce film et prenez des notes. Les émeutes sont molles comme les briques lancées par vos figurants. Même la marche silencieuse de la fin de V pour Vendetta (James Mcteigue, 2005) est plus efficace que les affrontements de Chien 51.

    J’avais beaucoup aimé BAC Nord pour sa réalisation (pas pour son propos : les policiers étaient coupables dans les faits quoi qu’on en dise). J’avais apprécié mollement La French même s’il avait beaucoup plu à l’époque. Le ton très policier de Novembre m’avait intrigué et c’était prenant de voir la mise en scène de cette traque de l’ombre. Mais Chien 51 est raté. Indépendamment du livre, avec qui la comparaison ne fait qu’enfoncer le film. Un producteur est sûrement passé par là et a découpé le scénario à la va-vite pour le rendre plus digeste, parce que là… Faire finir le film par Adèle Exarchopoulos qui va trouver sa rédemption dans les vagues des Sables-d’Olonne, on reste perplexe. (Ce serait pas aussi la fin de La vie d’Adele de Kechiche ?)

    « On est en train de faire un mauvais film non ? »

    Le très subversif et pas toujours finaud scénariste du film Un prophète (Jacques Audiard,2009) , Abdel Raouf Dafri, s’amusait à dire en ces termes : « les décideurs dans le cinéma français sont des gens qui se chient dessus ». Une façon plutôt claire de dire que trop souvent un bon scénario est vérolé par les producteurs qui pensent en termes de rentabilité, alors que les études continuent de montrer que le bouche-à-oreille est la première raison d’aller voir un film plutôt qu’un autre. Le choix des acteurs aussi est trop souvent biaisé par ces mêmes décideurs. Abdel Raouf Dafri, lors d’une rencontre avec un producteur pour Un prophète, s’était vu proposer Jamel Debbouze et Jean Reno pour les rôles du film. Il avait dit « merci beaucoup, c’est un honneur » avant de quitter la pièce et de ne jamais y revenir. On aurait été privé des débuts de Tahar Rahim et du meilleur rôle de Niels Arestrup. (Tiens dans ce même podcast il conspue HHhH de Jimenez, hehehe).

    Alors à vous, producteurs, scénaristes et réalisateurs : laissez faire les directeurs de casting qui font un travail formidable. Laissez-leur vous proposer Alexis ou Paola comme premiers rôles plutôt que Gilles et Adèle, parce qu’on en a un peu marre de les voir, et surtout parce que c’est toujours au spectateur de décider du succès d’un film.Je v

    Je vous laisse, je vais lire la suite de Chien 51.

  • RAN (Akira Kurosawa, 1985)

    Je n’avais pas eu l’occasion de voir Ran durant ma grande faim de films étudiante, cette fameuse période de la vie d’un jeune cinéphile où il dévore un à deux films par jour. Cinéma classique, cinéma culte, cinéma populaire ou expérimental, tout y passe, et de cette période naissent les prémices du regard, de cette période naît l’appétence pour tel ou tel cinéma. Cela dit, Ran était passé à la trappe.
    Pendant des années je l’ai regretté. Mais je savais aussi que je ne voulais pas regarder ce film dans de mauvaises conditions : ni petit écran, ni mauvais son. Ce serait au cinéma que j’affronterais les samouraïs, ou nulle part ailleurs. La cinémathèque de Toulouse a permis cet affrontement dans le cadre de sa rétrospective de Kurosawa. L’attente en valait la peine et j’ai été balayé par la puissance de Ran.

    Story time rapide : dans un Japon ravagé par la guerre, le vieux seigneur Hidetora Ichimonji décide de céder le contrôle de son fief à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo, afin de finir ses jours heureux et en paix. Mais les dissensions entre les trois frères plongent rapidement leurs familles, leurs foyers et la région dans le chaos.

    Alors rouez-moi de coups pour l’utilisation de ce terme, mais quel BANGER ! Ce film est une œuvre d’art complète. Des costumes à la narration, des relations interpersonnelles aux scènes de bataille, c’est incroyable de beauté et de profondeur. Je ne sais pas trop comment parler du film tant il est rempli de points dont on pourrait discuter, mais je vais tenter.

    Dans un premier temps, il est important de parler de l’aspect visuel du film, plus précisément des décors, costumes et maquillages. Le film commence sur le haut de montagnes vallonnées recouvertes d’une végétation basse qui rappelle le cinéma d’animation japonais, et plus précisément l’univers de Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997).

    Ce paysage bucolique est le premier lieu de la narration du film. On y retrouve le seigneur Hidetora qui participe à des parties de chasse avec ses trois fils ainsi qu’à des rencontres commerciales. Cet environnement rend la situation paisible malgré les différentes démarches d’échange ou de succession qui prendront place, et nous permet malgré tout d’admirer la beauté des campagnes japonaises tout en rappelant le caractère prospère de la situation du seigneur Hidetora.

    La suite de l’action se déroule dans les châteaux anciens de Kumamoto et Himeji, de célèbres édifices datant du Japon médiéval. D’ici commencent les déboires du seigneur suite à la passation de pouvoir entre son fils et lui. Les cours, les portes, le donjon : tous ces différents motifs d’architecture rappellent la séparation bien marquée des différentes castes ou groupes sociaux et leur assujettissement au sein du château. Ces lieux rappellent à la fois le côté royal et militaire des protagonistes du film.

    Puis, après la bataille, viendra l’exil, et l’on retrouvera les plaines désolées et volcaniques du mont Aso, plus grand volcan actif du Japon. Les plaines noires et poussiéreuses ainsi que les ruines dans lesquelles le seigneur et son bouffon prendront quartier rappellent en tout point la déchéance du personnage et illustrent à la fois sa chute sociale et l’instabilité de son état mental.

    Tous ces décors sont bien évidemment peuplés de personnages hauts en couleur. Empruntés tant au théâtre Nô qu’au théâtre Kabuki, les personnages se retrouvent drapés de couleurs bien marquées pour simplifier la perception visuelle des affrontements et des attachements à tel ou tel seigneur.

    Pour les incultes comme moi avant cet article, permettez-moi un peu d’humansplaining. Le théâtre Nô au Japon s’apparente à un style très lissé, fait de codes de narration et de jeu bien précis. Il peut souvent s’apparenter à une forme de dramaturgie très classique destinée à un public plutôt aristocrate. Les visages sont affublés de masques très marqués visuellement et les costumes, tout comme les décors scéniques, restent très sobres.
    Le théâtre Kabuki, quant à lui, est beaucoup plus haut en couleur et vivant. Il est destiné à un public plus populaire. Les histoires sont plus accessibles et le jeu beaucoup plus vivace.


    Ces deux formes théâtrales japonaises sont toutes deux représentées au sein du film. Le personnage d’Hidetora, lorsqu’il sombre dans la dérive mentale, est maquillé avec outrance pour le vieillir et amplifier le caractère esseulé de sa situation ou de sa folie.

    Les trois fils, quant à eux, sont très marqués par leurs couleurs respectives. Ces trois couleurs nous permettent de différencier tant les fils que leurs armées respectives. D’autres intervenants apparaîtront en fin de film vêtus de blanc ou de noir, ce qui renforce leur position extérieure vis-à-vis de la fratrie. Le personnage du bouffon du roi n’est pas à négliger tant il occupe une place centrale dans la narration et la réflexion à propos de l’histoire. C’est aussi un personnage très vivant et loquace, donc proche du style Kabuki.

    Les différents personnages féminins, quant à eux, restent plutôt lisses dans leurs apparences, mis à part ce trait si particulier au Japon : celui de raser les sourcils pour les repeindre un peu plus haut sur le front. Cela rappelle parfois un masque mais signifie souvent dans le film un côté animal, comme un chat ou un renard. Le renard étant un animal considéré comme mystique et polymorphe au Japon, ce n’est pas très sympa pour les femmes, monsieur Kurosawa. Je vous renvoie au film d’animation Pompoko d’Isao Takahata (1994), grand oublié des triomphes du studio Ghibli.

    Pour ce qui est de la narration, on est vraiment sur un drame shakespearien. C’est d’ailleurs tout le film : une supposée adaptation du Roi Lear de Shakespeare, même si Kurosawa dit ne s’être penché sur le livre qu’après avoir finalisé son scénario. On retrouve malgré tout de nombreux points similaires entre les deux œuvres : la trahison entre père et fils, puis entre fils ; les quêtes de pouvoir des uns et des autres ; les influences silencieuses ; les déboires habituels des personnages de tragédie.

    C’est toujours beau et prenant de voir une famille se déchirer — en tout cas ça marche bien avec moi — et ça mène surtout à un sacré bazar dans le royaume dans ce cas-là. On comprend vite que le seigneur Hidetora est un seigneur de guerre et que les conquêtes ont une place importante dans sa gouvernance. Ses fils sont bien les successeurs de son œuvre et, malgré des personnalités très différentes les unes des autres, la violence est au cœur de leur mode de vie. Et très vite, on va voir un fils affronter son père, et c’est sûrement un des moments les plus incroyables du film.

    Kurosawa est un réalisateur qui peu avoir une approche très théâtrale du cinéma : Rashomon (1950) en est un parfait exemple. Mais il n’en reste pas moins un réalisateur aux nombreuses réalisations épiques, et Ran est surement le meilleur étendard de cette facette du cinéaste.

    La bataille qui verra s’affronter deux fils face à leur père, jusqu’à la destruction de son château et son exil, est une des batailles les plus incroyables que j’ai pu voir au cinéma. Les couleurs très marquées des différentes factions facilitent la compréhension des mouvements de troupes. Les différents types de soldats — cavalerie, infanterie, archers et commandements — apportent tous un peu à la rage déferlée sur le château du père Hidetora.
    La violence des armes et la résistance du père sont magistralement filmées. Les flammes et le sang rouge paraissent éclatants sur le côté gris sombre du château et des plaines environnantes.
    La déchéance du seigneur Hidetora est magistrale : lui qui sort de son château en feu, fend la foule qui l’observe et se méfie de cet ex-seigneur de guerre, puis s’engage seul et fou sur les terres volcaniques qui entourent le château sous le regard de son fils. C’est sûrement la scène la plus importante du film.

    La deuxième bataille sera beaucoup moins impressionnante, même si les plans des cavaliers qui tombent sous le feu des arquebuses cachées dans la forêt ont sûrement inspiré de nombreux réalisateurs, de Ridley Scott dans Gladiator (2000) aux réalisateurs de Game of Thrones (HBO, 2011-2019). Le film traite des déboires de l’homme, de sa soif de pouvoir, de l’asservissement de son prochain, même au sein de sa propre famille. De gloire et de déchéance.
    Les arquebuses du film laissent entendre la capacité que l’homme a de s’accaparer la technologie à des fins de violence : Kurosawa en fait une métaphore des armes nucléaires.

    Quant à nos personnages, seul Saburo, qui affronte initialement verbalement son père, sera le plus fidèle. Les deux autres fils ayant juré la perte d’Hidetora.
    Le bouffon du roi, quant à lui, est un personnage très important du film. Incarné par Shinnosuke Ikehata (aussi connu sous le nom de Peter en raison de ses traits similaires à ceux de Peter Pan), il rappelle la loyauté due au seigneur malgré sa déchéance et sa folie. Mais il est aussi un personnage presque hors intrigue qui critique la société et les liens unissant les différents protagonistes. Son androgynéité est un symbole important de son rôle de bouffon : on le croit espiègle et farceur, mais il sait être sévère dans le regard qu’il porte sur sa situation.

    Shinnosuke Ikehata


    Le personnage aveugle de Tsurumaru, tout aussi androgyne, est lui aussi central dans notre compréhension et dans la critique des situations présentées par le film. La fin du film le laisse face à un précipice qui semble l’attirer comme unique solution à la violence des hommes, lui qui a été rendu aveugle et orphelin par Hidetora durant son enfance.

    Ran est un film grandiose, même s’il est difficile de le regarder comme un simple divertissement. On est face à une œuvre longue et lente qui doit être perçue comme une œuvre d’art plutôt que comme un film quelconque, et donc on se doit de lui offrir une autre attention qu’une attention active.

    À l’époque des flux permanents de vidéos de vingt secondes — parfois même divisées en deux pour offrir un divertissement au divertissement — Ran peut être indigeste. Mais il n’en reste pas moins une œuvre majeure du cinéma épique et du cinéma tout court.

    La trace qu’il a pu laisser chez les cinéphiles est immense, et l’inspiration qu’il a pu donner, que ce soit dans la licence Star Wars, Kill Bill, Princesse Mononoké ou simplement en citation pure dans de nombreux films par l’intermédiaire d’une phrase ou d’une image.

    (Big up à @aamorphophallus sur Twitter pour la capture des screens ci dessus.)

    Ce film est un chef-d’œuvre et j’ai bien fait d’attendre aussi longtemps pour le voir dans les meilleures conditions. Bravo à mon co-visionneur Quentin, qui s’est ennuyé comme jamais auparavant devant le film.

    Je vous laisse avec ce petit diaporama d’affiches plus ou moins officielles.

  • Marty Supreme (Joshua Safdie, 2025)

    Oui, on va en parler. Faites comme si vous n’aviez pas tout déjà lu ou vu à propos de ce film.

    Pour faire court, Marty Supreme raconte l’histoire de Marty Mauser, un joueur de ping-pong talentueux qui fera tout pour devenir le meilleur joueur du monde, quitte à tout perdre.

    Marty Supreme est le premier film solo de Joshua Safdie après la séparation artistique du duo qu’il composait avec son frère Ben Safdie. Ils avaient réalisé une demi-douzaine de films ensemble, dont l’excellent Uncut Gems (2019) et le moins bon Mad Love in New York (2014). Ben n’est pas en manque de succès depuis qu’il travaille en solo car il a récemment réalisé The Smashing Machine (2025), qui a remporté la Mostra 2025 du meilleur réalisateur. Bref, pas de jalousie de succès entre les deux frères, revenons-en à Joshua Safdie et Marty Supreme.

    J’aurais adoré ce film si ce n’était pas une pyramide de Ponzi de séquences et de situations qui finissent par fatiguer le spectateur, lassé par sa longueur malgré le rythme. Le film commence par une exceptionnelle séquence d’introduction qui rappelle tout le style de réalisation de Josh Safdie : lumières travaillées, esthétique colorée, rythme de parole rapide et percutant. Le personnage est campé, avec sa verve et ses lubies : ping-pong, sexe et obsessions.
    C’est beau, les scènes d’intro. Petite dédicace à la scène d’intro du film Le Royaume de Julien Colonna, meilleure scène d’intro de 2024.

    Timothée Chalamet, supposé nouvelle icône du cinéma américain selon à peu près tous les médias du monde et selon lui-même, est plutôt bon dans son rôle. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas considérer la prouesse d’un acteur uniquement sur les scènes de furie comme on peut le voir souvent avec Daniel Day-Lewis ou Jake Gyllenhaal, mais aussi sur les scènes de joutes verbales, les silences mutiques et leur capacité à transmettre les émotions avec le moins de paroles possibles. Le crachat maladroit de Michael K. Williams dans The Wire (David Simon, 2002-2008) me semble plus pertinent que les postillons de DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2015), quitte à rester dans une comparaison baveuse du jeu d’acteur.
    Alors j’attendais Timothée au tournant, lui qui serait le nouveau Pacino. Et honnêtement, je n’ai pas été déçu. Il sait être convaincant dans ses argumentations quand il se retrouve à devoir vendre ses mensonges et sait aussi susurrer des mots d’amour au téléphone à la belle actrice dont il a trouvé le numéro de chambre d’hôtel. Quand la folie le prend et qu’il hurle et s’agite, il reste conforme avec ce qu’on attend de son personnage.
    Bref, il n’est pas le problème principal du film. Je ne répondrai pas à la question du « mérite-t-il l’Oscar ou non ? » car mon coeur est dirigé vers DiCaprio avec Une bataille après l’autre (Paul Thomas Anderson, 2025).

    L’entièreté du film reprend des codes habituels des films réalisés par Josh Safdie. À commencer par les personnages secondaires et leurs sales gueules (ndr : on peut être beau et avoir une sale gueule). J’ai eu un peu honte de ne pas reconnaître Abel Ferrara en mafieux ami des chiens, ses dents abîmées prenant pourtant toute la place à l’image. On voit aussi une flanquée d’acteurs secondaires plus ou moins reconnaissables : George Gervin, considéré comme un des 50 meilleurs joueurs all time en NBA, mais aussi le funambule français Philippe Petit dont les exploits ont été retracés dans le film The Walk (Robert Zemeckis, 2015).

    Mais c’est Kevin O’Leary qui prend toute la lumière des personnages secondaires, avec son rôle de Milton Rockwell, baron de l’industrie du stylo. Kevin n’est pas acteur dans la vie mais homme d’affaires et personnalité de la télévision. Vu son CV et son amitié pour Trump, on espère ne pas le voir se présenter aux prochaines élections américaines ; cela dit, il a déjà une bien meilleure filmographie que l’actuel président. Son avidité et sa méchanceté en font le grand méchant du film et rappelle qu’il ne faut pas différencier l’homme de l’artiste, au vu de ses récents propos glorifiant les méthodes fascistes de l’ICE.

    On notera le retour de Gwyneth Paltrow, qui est exceptionnelle dans son rôle d’épouse ennuyée Auet d’actrice éplorée. Elle, qui avait quitté le cinéma depuis 2019 et la fin de la licence Avengers (Whedon/Russo 2012-2018). On la retrouve dans un rôle un peu plus noble (no offense, j’adore Endgame), et sa romance avec Marty est plaisante à voir tant elle est romanesque, fragile et interdite, un amour qui se vit quand le mari dort.

    On dira aussi bravo au rappeur Tyler, The Creator, qui joue très bien son rôle de conman/meilleur pote, premier film pour lui plutôt réussi. Il rappelle — et c’est normal — Mos Def tant par ses traits et sa coupe défrisée que par son rôle espiègle et maladroit.

    Pour revenir aux codes de réalisation de Safdie, on observe aussi la représentation habituelle de la rue et de New York à travers ses quartiers populaires. L’agitation de la rue et des quartiers juifs de New York rappelle le bazar des rues de Little Italy dans l’épisode 2 du Parrain de Coppola (1974).
    Cris, fumées, étals de marchandises et klaxons en font un environnement aussi prenant que pesant. La rue est un lieu de passage dans Marty Supreme alors qu’elle était le lieu d’action principal dans Mad Love in New York ; cela dit, elle est aussi un espace qu’on veut fuir, beaucoup des mensonges de Marty étant destinés à ne pas finir par dormir dans la rue.
    Au passage toujours intéressant de voir la mise en scène des communautés juives américaines. C’est une diaspora, d’autant plus à New York , qui a toujours été représentée au cinéma et dont les traits sont toujours hauts en couleurs et en éloquence. De Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984) à Jewish Connection (Kevin Asch, 2010) en passant par certaines séquences de Snatch (Guy Ritchie, 2000), la mafia juive américaine, entre ses bijoutiers et ses traditions religieuses, a toujours su être un sujet de films et d’intrigues — d’autant plus pour Josh Safdie, qui a côtoyé les diamantaires de Manhattan et en a fait l’intrigue principale de son film Uncut Gems.

    Bon, Timothée est top, la lumière et les couleurs sont top, les seconds rôles sont top, l’environnement est top… alors où est le problème ?

    Le film superpose trop de scénarios différents. Entre la quête de gloire de Marty, ses déboires amoureux entre une actrice déchue et une jeune copine d’enfance, ses idées de business, sa famille complexe et tout un tas d’autres déboires canins ou financiers, on se perd dans tout ça. On se fiche d’une bonne partie de ces séquences et le film prend affreusement en longueur.

    Le rythme, qui fait la joie du spectateur en début de film, finit par essouffler ce même spectateur qui regarde la course se poursuivre avec lassitude. La gestion du temps est aussi incertaine que celle du portefeuille de Marty : une séquence d’une soirée prend autant de place que celle d’une semaine entière et on se demande si la narration dure un mois ou quelques jours. La pyramide de situations s’effondre et, peu à peu, on commence à s’ennuyer.

    C’est dommage : 30 minutes de moins et quelques rebondissements supprimés, et on serait face à une bombe rythmique, tout comme Anora, Pusher ou Birdman. En comparaison, Une bataille après l’autre tient un rythme parfois similaire et sait nous porter tout le long du film car le dessein final est visible et bien distinct. Dans Marty Supreme, on se perd dans les objectifs, certains paraissant irréels et d’autres étant imposés car ils sont le résultat des roublardises de Marty.

    Cela dit, bien vu de réussir à nous faire aimer les scènes de ping-pong : entre la lumière, la théâtralisation des réussites ou des échecs et la beauté de l’esprit sportif, on adore alors que bon… Ping, pong. Re-ping, re-pong.
    Faut savoir bien mettre ça en scène, quoi.

    Petite digression : c’est la maison de production A24 qui produit le film, comme plusieurs autres réalisations de Josh Safdie. A24, si vous m’entendez, continuez. Civil War d’Alex Garland (2024) est sûrement dans mon top 10, et j’adore un paquet de vos productions cinéma et télé. De Moonlight à Euphoria, de Midsommar à La Zone d’intérêt, le cinéma a de beaux jours devant lui.

    Bref, le film est super, vraiment, mais on se perd dans les intrigues et le rythme. Josh, tu es un super réalisateur et la fin du duo que tu composais avec ton frère n’a pas su entacher la réussite de tes productions. Bravo à Marty Bronstein, monteur et scénariste qui, une fois de plus, nous fait virevolter.

    Timothée sera sûrement un grand acteur et il est déjà très bon sur certains points, mais laissons le temps au temps. De toute façon, aux Oscars, il y a Benicio Del Toro vs Sean Penn et c’est là que se joue le vrai fight de l’année.

  • Un 8 mars à Toulouse

    Parce que ta mère, ta sœur, ta douce ou ta pote. Parce qu’on tue, qu’on viole, qu’on esclavagise, qu’on menace, qu’on ne respecte pas. Parce que les luttes sont transversales. Parce que 52% de l’humanité.

    Fais de ton mieux chaque jour, et rendez vous le 8 mars prochain.

  • Billet du ronchon: Flares et saletés.

    L’immersion du spectateur a toujours été un sujet de réflexion au cinéma, et ce depuis ses débuts. On se souviendra de la « première séance de l’histoire » qui s’est, selon la légende, transformée en scène de panique, les spectateurs croyant voir un train venir à leur rencontre. Certains films tentent d’emporter le spectateur avec leurs personnages : Gerry de Gus Van Sant (2002) semble perdre le spectateur autant que ses personnages, et Dunkerque (Christopher Nolan, 2017) et son son oppressant font venir les spectateurs sur des plages bombardées du Nord.

    Les salles de cinéma, quant à elles, sont de plus en plus confortables, l’acoustique de plus en plus feutrée et les systèmes sonores de plus en plus pointus (ou puissants selon certains). Quant à l’intérieur des productions, tout est fait pour être le plus conducteur possible, d’une part et d’autre part de la narration, visuellement comme narrativement. Le Cinémascope, la 3D ou l’IMAX en sont des exemples des plus marquants, mais il en existe d’autres plus spécifiques et marginaux (cf. les sièges du Futuroscope ou les cinémas « odorama »). Mention spéciale à la Géode de La Villette dans laquelle enfant j’ai pu voir La légende de l’étalon Noir (Simon Wincer, 2003), quelle expérience.

    The sphère à Las Vegas

    Quand on parle d’immersion, on parle aussi souvent du quatrième mur. La saga Deadpool (Miller, Leitch, Levy, 2016, 2018, 2024) est devenue le nouvel étendard de ce « blasphème », même si le fait n’est pas nouveau. Les grands réalisateurs ont toujours pris soin de jouer avec ce parjure qu’est le regard caméra, et on se souvient du clin d’œil clôturant la carrière d’Hitchcock (Complot de famille, 1976), ou de celui des 400 Coups (Truffaut, 1959). Petit aperçu des meilleurs.

    Les plans en première personne (ou POV) sont aussi légion dans le cinéma. Le monologue culte de La 25e Heure de Spike Lee (2002), les visions ectoplasmiques d’Enter the Void (Gaspar Noé, 2009) ou le plus fameux des films en première personne: Hardcore Henry (Ilya Naishuller, 2015). Et toutes ces petites actions n’ont jamais vraiment dérangé les spectateurs, à commencer par ma propre personne. J’ai toujours adoré voir les réalisateurs jouer avec le spectateur en le confrontant directement à l’histoire et en l’invitant presque à intervenir.

    Hardcore Henry, film tout en vision à la première personne.

    Mais s’il est une chose qui m’a tout le temps crispé au cinéma, ce sont les éclaboussures sur la caméra !
    L’eau, la boue, le sang ou tout autre liquide qui se retrouve projeté sur l’optique de la caméra et qui, de surcroît, en toute insolence, se permet d’y rester.
    J’ai toujours eu du mal avec ce genre d’aspect, d’autant plus que récemment j’ai commencé à considérer les flares comme similaires. Pour le humansplaining : les flares sont les reflets de lumières filmés ; on les retrouve sous différentes formes et couleurs (et ça se dit « flère »). On peut aussi les rajouter artificiellement en postproduction. Ils sont censés ajouter de la légèreté à l’image et apporter un peu d’onirisme à l’action. Une éclaboussure de lumière, en quelque sorte.

    C’est joli of course, et après ?

    Qu’en est-il de cette dégradation de la caméra et de cette sortie de l’immersion du spectateur ? Je comprends que certaines scènes explosives aient une incidence directe sur la caméra — on ne refera pas brûler tous les palmiers vietnamiens d’Apocalypse Now pour un peu de de boue sur l’objectif — mais certaines séquences de guerre, pour rester dans le même genre, s’appliquent volontairement à entacher la vision du spectateur à coups de jets de terre pour amplifier l’immersion.

    Il faut sauver le soldat Ryan, Steven Spielberg, 1998

    Est-ce que l’on considère notre vision comme omnisciente ? Sommes-nous présents ou juste spectateurs ? Quand les personnages sont immergés et que la caméra se retrouve flottante entre ciel et mer, sommes-nous nous aussi présents ? Si le personnage est face au soleil, pourquoi le spectateur se retrouve-t-il lui aussi ébloui par ce même soleil ?

    Les jeux vidéo ont souvent mis en place ces éclaboussures d’écran pour signifier une forme de faiblesse ou de mise à mal du joueur au sein du jeu. Les taches d’encre de Mario Kart ou la vision obscurcie dans la licence Call of Duty en sont des exemples marquants parmi tant d’autres. Mais le jeu vidéo a, lui, la volonté première de rendre l’action plus immersive puisqu’elle est décidée et incarnée par le personnage. L’épisode Bandersnatch (David Slade, 2018) de la série Black Mirror où l’on se retrouve à devoir choisir pour les directions du personnage est un autre exemple de transversalité entre jeu vidéo et cinéma. Cela dit, tout cela est décidé par un scénariste, un réalisateur ou un producteur.

    Le cinéma n’a pas la même vocation : le spectateur est invité à assister à une enquête. Dans un Hitchcock ; il peut avoir son avis, mais on ne lui demandera pas son aide comme à un enfant qui crierait « derrière toi ! » devant Guignol et Gnafron. J’ai crié « arrête ! » devant les coups de poing de Frank dans La 25e Heure, et personne ne m’a entendu !

    Bref.

    Le cinéma a toujours su se jouer, voire s’affranchir des codes le régissant, et régissant sa narration. Le regard caméra étant le point d’orgue de ces outrages, même si l’on se retrouve de plus en plus à converser avec les personnages brisant le quatrième mur à tort ou à raison.

    J’accepterai toujours le regard qui s’illumine dans Memories of Murder (Bong Joon-ho, 2003) ou le regard éteint d’Amalric dans Un conte de Noël (Arnaud Desplechin, 2008).
    J’accepterai souvent l’onirisme des flares dans Step In (Sylvain White, 2007) ou dans Drive (Nicolas Winding Refn, 2011).
    J’accepterai parfois les tunnels que me met Edward Norton dans Fight Club (David Fincher, 1999).
    Le cinéma pourra toujours me demander mon approbation dans JFK (Oliver Stone, 1991) ou mon silence dans Psychose (Alfred Hitchcock, 1960).

    Mais par pitié, nettoyez vos caméras crasseuses !